A la Une... (archives)
jeunes sans rivages

 

...Des rivages évanescents

Les jeunes sont sans rivages aussi parce qu'ils vivent de plus en plus dans une société de l'éphémère. Les valeurs qui faisaient l'assise des sociétés précédentes sont tombées en lambeaux et ne leur ont guère été transmises. Les jeunesses se tiennent à distance généralement du politique et du syndicalisme. Elles appréhendent les engagements de longue durée. Elles ne se retrouvent pas bien dans les modèles de relations entre hommes et femmes dont on les veut héritières. L'identité du masculin et du féminin est lézardée avec une nouvelle tolérance publique pour les pratiques homosexuelles. Chacun peut désormais voyager sur Internet pour faire de nouvelles rencontres et accumuler des connaissances inédites. Mais le virtuel tend à se confondre avec le réel. L'autre, lointain, est valorisé, cependant que le proche en chair et en os est rabaissé. Plusieurs préfèrent se laisser couler dans la bande ou la secte plutôt que d'affronter la rencontre personnelle et la dure réalité quotidienne. Notre société demeure fragilisée par un culte de l'immédiateté, un désir d'aller toujours au-delà des limites possibles, l'envie constamment renaissante d'une consommation à portée des yeux et de la main.

Dans les pays riches spécialement, les jeunes peuvent constater un étiolement, un dépérissement des liens entre les hommes, les communautés et groupes associatifs. Les médiations n'ont pas bonne presse. Les engagements à vie, "jusquà ce que la mort nous sépare", deviennent plus rares ou se transforment en contrats plus réducteurs et d'une faible durée. Ils tiennent "tant que dure la satisfaction". Ils sont temporaires par définition et par intention. Les relations se trouvent peu ou prou assimilées aux produits. Elles sont interrompues dès que l'échange promis n'apporte plus les effets escomptés après une "période d'essai"; cet invention typique de la modernité, ce banc d'essai obligatoire, soulignent la précarité de la condition moderne et introduisent une suspicion sur tout ce qui se veut stable. L'éphémère l'emporte sur le durable, le "sacre du présent" sur l'attente cachée d'un futur trop obscur.

Les rivages présents de nos sociétés se trouvent déplacés et relativisés; et cela retentit fortement sur la perception du temps chez les jeunes. Un passé ignoré, un présent valorisé mais à la consistance faible, un futur inatteignable parce que sans contenu. Seules demeurent des sollicitations nombreuses, constamment renouvelées et médiatisées dans un aujourd'hui en perpétuelle effervescence. Un fleuve à besoin de rives pour contenir son impétuosité. Les rives sont changeantes à long terme car le fleuve les modifie constamment. Aujourd'hui nous voyons le fleuve mais les rives sont effacées. Demain les jeunes pour survivre s'inventeront de nouvelles rives qui, pour le moment, sont noyées dans la violence du courant qui nous emporte.

...La Galaxie des 18-30 ans

La situation était plus évolutive autrefois, à cause des réserves d'un monde rural aujourd'hui en voie de réduction rapide. Les femmes avaient aussi des cursus scolaires plus courts que les hommes. Maintenant que les filles font des études de façon massive, on compte désormais plus de bachelières que de bacheliers en France. Les épousailles, surtout à travers les nouvelles formes de cohabitation juvénile, ne peuvent, dans la situation actuelle, que renforcer le poids des homogénéités sociales. Cela invite à réfléchir quand on sait justement l'importance des secours d'un père ou d'une mère pour l'éveil à un savoir généralisé des enfants à travers le cadre scolaire.

...Les jeunes Français en minorité

La France, comme le reste de l'Europe, est entrée dans ce qu'on a appelé "la révolution grise", c'est-à-dire la révolution tranquille de ceux qui deviennent majoritaires et qui ont des cheveux gris. Une Europe avec un petit nombre d'enfants est une Europe qui n'entend plus guère leurs désirs et ne comprend plus les mentalités des jeunes générations, ce qui aggrave la crise. Nous sommes un peu plus natalistes que l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne. Mais, comme les autres, notre taux de fécondité ne nous permet pas actuellement de renouveler les générations. Bien plus, les gens âgés ont des espérances de vie qui s'accroissent étonnamment grâce aux progrès de la médecine. Tout les quatre ans, la population retarde d'une année supplémentaire l'arrivée de la mort!

Nous sommes ici en grand décalage - sauf en Irlande - avec les pays du tiers-monde, où la jeunesse est majoritaire. En 1789, les moins de vingt ans formaient 40% de la population française, les soixante ans et plus, 8,5% seulement. En 1989, les soixante ans et plus représentent 19% du total. La population des moins de vingt ans est encore de 27,9% mais elle diminue de 0,3%, soit 1% tous les tente-neuf mois.

...La matrice familiale

On sait, mieux qu'autrefois, l'importance de l'univers familial pour donner une structuration qui sédimente ou élargisse la compréhension du savoir scolaire. Il est clair que la visite précoce des musées et des cathédrales avec ses parents aide à découvrir, en profondeur, la richesse d'un monde pictural, architectural ou photographique. Cela n'est pas vrai seulement pour l'éveil d'une sensibilité esthétique. Cela s'applique aussi à la découverte des productions artificielles et des beautés de la nature elle -même. Pierre Bourdieu a évoqué les "couleurs de la forêt en automne". Celles-ci ne sont vraiment perçues que quand l'univers familial invite à les découvrir paisiblement dans un échange parlé.

Comment ne pas voir aussi les conséquences de ce que les sociologues appellent "l'homogamie conjugale", particulièrement développée dans la société française. Un coup de foudre propice à l'engagement du "vivre à deux" ne franchit guère généralement les frontières de milieux sociaux bien typés. On se marie entre jeunes issus du monde ouvrier. L'ingénieur ou le médecin épouse rarement l'employée ou la secrétaire, sauf dans les magazines de la presse du coeur qui ont justement comme fonction sociale de faire rêver, au-delà des frustrations d'une réalité plus triviale.

Il conviendrait de se montrer attentif à la diversité des milieux sociaux. Un jeune du technique, un autre qui glisse de classe de transition en redoublement vers le décrochage du système scolaire, un lycéen d'un établissement prestigieux de Paris ou d'une grande ville de province, n'ont pas les mêmes antécedents, les mêmes profils et les mêmes chances pour le futur. N'oublions pas non plus tous ceux qui échappent précocement à une structuration personnelle, par suite de l'éclatement du milieu familial, de la glissade progressive dans la drogue ou la petite délinquance, souvent en interaction réciproque. L'univers des beaux quartiers n'est pas celui des HLM ; la pédagogie et le niveau de performance ne peuvent pas être semblables lorsqu'on est dans une classe d'enfants de la bourgeoisie et des classes moyennes ou dans un collège où la proportion d'immigrés se situe au-delà de 50%.

 

extraits d'un livre d'Henri MADELIN sj

 

Retour à la une