"Chés Cabotans"

Si vous êtes amiénois, vous connaissez sans aucun doute cette marionnette (celle de gauche). Elle est tellement célèbre, tout particulièrement dans le quartier saint Leu, qu'on lui a dressé une statue, il y a quelques années, place Aristide Briand. Cette sculpture a été réalisée par Pierre Bazin. Son nom? Lafleur, ou plutôt, ch'Lafleur. C'est le héros du théâtre de "Chés Cabotans" (les cabotins) qui sont des marionnettes à tringles et à fils, au contraire de la marionnette lyonnaise Guignol qui, elle, est une marionnette à gaine. Si la curiosité vous prend, vous pourrez voir ces cabotans dans leur théâtre qui se trouve dans le quartier St Leu, entre la rue des Majots et la rue Vanmarcke, derrière le ciné St leu.

Nul doute que Françoise Rose, sa directrice, et Jacques Auvet se feront un plaisir de vous y accueillir à l'occasion! C'est un bâtiment superbe où on peut encore entendre parler le Picard avec bonheur. On peut y assister à des représentations, et aussi, tout simplement, y voir une expositions des plus belles marionnettes d‘Amiens et d‘ailleurs. Ch'Lafleur, comme son cousin Guignol n'hésite pas à cogner sur les méchants, les menteurs, les traîtres ou ... les gendarmes, mais lui, au contraire de Guignol, ce n'est pas avec un bâton qu'il les cogne, mais à coups de pieds. Jusqu'à une date récente, une représentation de Lafleur qui ne se terminait pas par une série de coups de pieds bien placés n'était pas appréciée des spectateurs! Quelles sont les origines de ce personnage? Les origines sont imprécises, mais il est certain que les marionnettes à fils existent à Amiens au moins depuis 1662, puisqu'on en trouve une preuve écrite. Son nom, "Lafleur", vient sans doute d'un nom souvent donné aux valets: La Fleur, et son costume est bien un costume de valet. On s'accorde donc à penser que ch'Lafleur était à l'origine un personnage de valet. C'est d'ailleurs une tradition du théâtre classique de donner la part belle aux valets, chez Molière par exemple. Ch'Lafleur aurait fait son apparition aux environs de la Révolution Française. Ensuite, il a perdu son statut de valet pour devenir tout simplement un habitant du quartier St Leu ; mais si son costume a été modifié au cours des siècles, il reste vêtu, même dans les pièces contemporaines, de sa veste et son pantalon rouge, en velours d'Amiens. (Rappelons qu'Amiens s'était fait une spécialité de ce tissu.) Il a des bas rayés rouges et blancs, un chapeau noir et il porte à l'arrière de la tête une natte redressée en arc de cercle et fixée à la tringle de la marionnette.

La Fleur, une origine historique? Peut-être...
Un jour de 1649, le 15 août précisément, jour de la Fête Dieu, un domestique du nom de La Fleur, au service du seigneur de Pissy, alors lieutenant du roi, contraignit la procession à rebrousser chemin près de la cathédrale, dans l'actuelle rue Henri IV. Avec d'autres perturbateurs, il se précipita sur les gentilshommes présents, pistolets en main, en criant: "Aux armes!!!". Il semblerait qu'il y ait été poussé par le seigneur de Pissy lui même... Pour ce crime de lèse noblesse, La Fleur fut emprisonné, (peut- être dans "ch'bédouf"?), et mis à mort ... La justice du roi n'était guère clémente aux récalcitrants, et il suffit de se souvenir du sort de notre abbevillois Chevalier de la Barre, torturé et brûlé à l'âge de 19 ans, en 1766, pour n'avoir pas daigné s'arrêter au passage d'une procession, pour imaginer que si un tel traitement avait été infligé à un noble, pour un "crime" beaucoup moins lourd, la vie d'un simple valet, un siècle plus tôt, ne pesait pas très lourd . L'écrivain Édouard David, qui a écrit de nombreuses pièces pour les marionnettes picardes, pensait que c'est ce La Fleur là qui serait à l'origine du personnage de chés Cabotans, un Lafleur ressuscité par les habitants de St Leu pour se venger du sort que les puissants lui avaient réservé.

Les 3 principales marionnettes et les personnages secondaires :

  • Lafleur: personnage épris de justice et de liberté, il a du bon sens et ne mâche pas ses mots. Habitant un quartier d'ouvriers tisserands ou teinturiers, on ne lui connaît pas de métier... Une de ses principales activités: aller "all' pèque" (à la pêche) ! Menteur, bon buveur, bon mangeur, il est gai, pétillant, moqueur, pas toujours honnête sans cependant dépasser les bornes. Bien que marié et amoureux de sa femme, Sandrine, il aime les femmes. Il est fier d'être picard, d'être un des habitants du quartier St Leu dont il est en quelque sorte le porte-parole. La devise de celui qui se qualifie lui-même de "prince de la rigolade", c'est: "Bien boire, bien manger, et puis ne rien faire!" "bin mier, bin boère, pis n'rin foère!"
  • Sandrine: c'est la femme de Lafleur. Elle a été créée en 1899 par l'écrivain Édouard David. Sandrine est ouvrière à domicile, elle est courageuse et reproche souvent à Lafleur sa paresse, ses beuveries et son attirance pour les femmes, mais ce n'est pas une mégère: elle aime Lafleur, tout simplement. Elle incarne les vertus de la femme picarde, l'honnêteté et le courage. Elle aussi a son franc parler, et ne mâche pas ses mots.
  • Blaise, dit tchot Blaise: personnage apparu en 1845. C'est un adolescent de caractère fragile, il vit dans l'ombre de Lafleur et de Sandrine. Il est un mélange de la culture picarde et de la culture française. Il est naïf et craintif, et est inséparable de Lafleur qui est un peu un "père" pour lui.
  • Autour de ces 3 personnages gravitent des dizaines d'autres, parmi lesquels un bourgeois: "papa cucu", "Gégène", le cabaretier de la rue St Leu, "Popaul Calicot", un grand bègue efflanqué, "ch'traite", un scélérat de haut lignage, incarnation du démon, sans oublier "chés cadoreux", les gendarmes, encore aujourd'hui vêtus à l'ancienne d'uniformes jaunes et du bicorne rouge. (En picard, un cadoreux, c'est un chardonneret, un oiseau au plumage rouge, noir et jaune). Chés Cabotans, des marionnettes du passé? Pas du tout! Les marionnettes continuent à évoluer, et ch'Lafleur est, malgré son costume, un personnage du XXI° siècle, il continue, grâce à des auteurs contemporains, à défendre comme par le passé les justes causes, il réagit avec son légendaire franc parler aux problèmes d'aujourd'hui.

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